Quinzième jour Crescendo ou decrescendo – Choisir un sens (toucher, goût, odorat, vu ou ouïe) et écrire une histoire en trois paragraphes où le sens prend de plus en plus (ou de moins en moins) de place.

31 05 2011

Nous sommes tous régis par nos sens. Ce sont eux qui nous contrôlent. Cependant, chez la plupart des gens, un des cinq sens domine. Souvent la vue, parfois l’ouïe ou le toucher. Il est plutôt rare que l’odorat ou le goût domine mais ce n’est pas exclu. Dans mon rôle de psychanalyste, j’ai souvent observé des gens qui allaient trop loin en se laissant contrôler par leurs émotions ou leurs sens. Christian était de ceux-là. Il n’y avait, au début, rien d’anormal chez ce jeune homme. Du moins, rien de plus que d’habitude. Oui, il aimait toucher. Lors d’une conversation, il devait toucher son interlocuteur. Ce qui peut être dérangeant pour un semi-inconnu. Lorsqu’il rencontrait une femme qui lui plaisait, il avait tendance à vouloir caresser dès les premiers instants son visage. Il avait besoin d’une peau douce, mais aussi de simplement effleurer cette peau du beau de ces doigts. Il sentait qu’il comprenait mieux la personne de cette façon. Ce n’était pas en la voyant ou l’entendant qu’il ressentait une émotion mais en la touchant. C’est à ce moment-là de sa vie que je l’ai rencontré. Il a commencé à me consulter car il se rendait compte qu’en agissant ainsi il ne faisait pas partie du moule. Être dans le moule lui tenait à cœur. Il n’était pas de ces ados éternels qui veulent être différents. Oh non, Christian voulait être le Monieur-tout-le-monde parfait. Être comme les autres faisait partie de ses objectifs. Ce ne sera pas facile que je me suis dit.

Quelques semaines après le début de sa thérapie, il arriva en trombe dans mon bureau en disant qu’il n’avait plus besoin de moi. Qu’il était guéri de sa pression sociale. Ces mots à lui, pas les miens. Ne disant rien, puisque je voulais le pousser à s’expliquer, il finit par s’assoire. Il semblait effectivement dépourvu d’un poids énorme mais je ne comprenais pas. La séance précédente, il n’avait même pas encore fait de progrès réel. Excité, il se mit à me raconter qu’il avait trouvé une communauté de gens comme lui. Qu’il pouvait se sentir normal au milieu de ces gens-là. Qu’il n’avait pas besoin de changer. Ce n’était pas une maladie d’aimer toucher qu’il me dit. Vrai. Mais ça peut devenir obsessionnel que je rétorqua. Non-non m’assura-t-il, ça ne peut pas être pire que maintenant. Oh mon dieu qu’il se trompa. Comme je trouvais son cas particulièrement intéressant, je me suis mis à le suivre durant mes temps libres pour voir comment il évoluait dans cette communauté de « toucheurs ». Plus le temps avançait, plus j’observais des changements troublants. Il prenait de plus en plus plaisir au simple fait de toucher. Ce n’était plus une nécessité pour comprendre le monde qui l’entoure mais presque une jouissance. Sur son visage, un sentiment de plénitude se dessinait chaque fois qu’il caressait un matériau, une peau, un objet. Tranquillement, je commençais à douter de l’efficacité de son « groupe de soutien » et voulais reprendre contact avec lui avant que tout dérape.

Plus j’attendais, plus je me rendais compte que j’aurais dû intervenir avant. Le problème c’est que ça devenait de plus en plus compliqué d’intervenir. Ayant de moins en moins de raisons. Je lui suivais toujours. Avec de plus en plus d’enthousiasme. Il était vraiment un cas extraordinaire. J’en délaissais même mon travail. Christian était devenu incontrôlable. Pire que ces compères. Toute la journée, il se promenait dans la ville. Comme une âme en peine. Mais avec un sourire vague. Il s’arrêtait fréquemment pour sentir du bout des doigts de nouvelles textures. Ce qui était intéressant c’est qu’il commençait à réagir violemment. Si ça ne lui plaisait pas ou que ce n’était pas assez nouveau à son goût, il piquait une crise, donnait des coups de pieds à l’objet en question, criait et dégarpissait en courant et en criant. Il voulait littérallement explorer de nouvelles sensations. Il partait à la recherche d’objets, de textures, de chaleurs, de couleurs, que sais-je, qu’il n’avait jamais expérimenté. Il était de plus en plus téméraire. Allant toucher des inconnus sans même leur adresser un mot. Il recevait gifle après gifle. Mais ne semblait pas s’en indigner. Il continuait son chemin, sans mot, ni regard. Il avait un regard fou. Mais il touchait, touchait. Sans se fatiguer. Sans s’arrêter. Comme s’il devait accomplir quelque chose avant la tombée de la nuit. Sans oublier son but ultime, ressentir du bout de ses doigts. Toucher, toucher. Telle une obsession obsessionnelle.


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